CISTERMINO GUY

 

Moi FRANÇAIS d’ALGÉRIE !

J’ai vu le jour un 17 mai à 10h du matin, en Algérie, à Bône très exactement qui portait le nom de hyppone au temps des Romains, appelée également « Bône la coquette ». Maintenant et depuis l’indépendance elle est devenue Annaba. Ma jeune enfance je l’ai passé entourée de l’affection de mes parents ainsi que de mes grands-parents paternels qui vivaient sous le même toit que nous. Au début nous habitions chez mes grands-parents maternels qui résidaient une maison sise dans le quartier de l’Orangerie. Il y avait là mon grand-père Louis, ma grand-mère Antonia, mes deux oncles Norbert et Paul que l’on surnommait aussi Petit Paul ! Sans oublier ma marraine Colette, derrière la maison dans une dépendance aménagée, vivaient là également les parents de mon père, le grand-père Joseph et la grand-mère antoinette. Autant que je m’en souvienne, cette maison comportait une grande terrasse ensoleillée où parfois je m’endormais alors que ma mère me cherchait un peu partout. Mon père travaillait alors à l’E.G.A. (Electricité et Gaz d’Algérie et pratiquait le football au sein du club « A.S.B ». J’ai passé là dans cette maison des jours heureux, puis nous dûmes déménager pour aller habiter à Bône au quartier Beauséjour en appartement je devais être âgé alors entre 6 et 7 ans, j’ai encore à l’esprit l’aventure du déménagement, les meubles et autres fatras entassés sur une charrette, conduite par un Algérien et tirée par une mule. Moi assis à l’arrière de la charrette et la famille suivait à pieds, sauf mon père qui était à vélo. Je me souviens très bien des occupants d’alors  de cette co-propriété, qui était bâtie au-dessus du boulevard papier  et en contrebas de l’hôpital , plus haut se trouvait la casbah. Voici le nom des familles : DI-COSTANZO – ZAMMIT – BRUCHET – TORO – CISTERNINO – NICOUD – LOGUDIS – LUZZI .. Plus tard ce fût au tour de mes grands-parents maternels de quitter le quartier de l’orangerie pour s’installer dans leur nouvelle maison, au quartier sainte Thérèse. Et plus bas se trouvait la plage de " Saint-Cloud " où j’allais parfois me baigner en compagnie de la famille, dans mes souvenirs je me rappelle d’une plage très fréquentée où régnait une agitation certaine, un détail me revient à l’esprit, il y avait là à environ une dizaine de mètres du bord une longue barre rocheuse plate, sur laquelle bon nombre d’adolescents et de plus âgés se hissaient pour effectuer des plongeons. J appris par la suite que ce promontoire était une ancienne route romaine inondée, vestige de la civilisation et du passage du peuple Romain. A cette époque tous les jeudis après midi, avec ma mère, nous prenions le " Tram ", appellation d’alors des bus d’aujourd’hui, pour nous rendre chez ma grand-mère où nous passions un moment jusqu’à seize heures si mes souvenirs sont exacts. Je me souviens également des journées voir des week-ends que nous allions passer mes parents et moi chez les oncles et cousins au domaine qui s’appelait à l’époque " EL-KHOUS " nous y arrivions par une grande route genre de nationale qui desservait les villes de Maurice et Blandan. Lorsque qu’on arrivait à ce domaine ce qui frappait en premier c’était, le terrain d’aviation, puis la cave sur la gauche d’où émergeait une odeur d’alcool fermentée et de fruits fraîchement écrasés, puis ensuite on prenait un chemin sur la droite et là on arrivait sur une sorte de place où trônait une fontaine avec un bassin circulaire, lieu où les Algériens venaient avec leurs ânes et leurs gargoulettes pour s’approvisionner en eau fraîche et potable, une multitude d’hirondelles virevoltaient en lançant leurs cris stridents, plus haut dans les pins les cigognes claquaient du bec en un bruit de castagnettes assourdissant, dans le prolongement de ce point d’au et un peu sur la droite, il y avait la maison de l’oncle Emile et de la tante Jeanne, à cette bâtisse, attenait un jardin accessible par des escaliers, sur la droite de celui-ci, un grand parc ombragé par des pins au port altier, et encore plus à droite de cette étendue, se trouvait un jeu de boules clôturé. Derrière cette fontaine, se trouvait la maison de ma bisaïeule que j’appelais mémé Ferry, femme corpulente coiffée d’un chignon, j’avais connu que très peut de temps son mari, un homme au visage rude, petits yeux bleus et portant une jolie moustache d un blanc immaculé, jouant de l’accordéon à ses heures perdues et toujours accompagné d’un petit chien qui répondait au nom de " papillon ", malgré sa sévérité je dois reconnaître que j’aimais bien ce vieil homme qui avait pour habitude bien que je me prénomme Guy de m’affubler du sobriquet de " Guy Mollet " en allusion à un des ministres de l’époque, ce qui faisait rire la famille. A droite de cette maison une série de bâtiments, les magasins où étaient entreposés multitudes d’objets afférents aux travaux et besoins du domaine, en continuité, la chapelle. Sur la gauche, une autre place où l’on trouvait les écuries avec l’abreuvoir, au fond l’atelier de réparation où étaient garés les tracteurs de la ferme et autres véhicules agricoles, sur la droite se trouvaient les habitations des familles qui oeuvraient au domaine. En face de ces habitations alignées en rangs d’oignons, il y avait les jardins potagers permettant à chacun de cultiver ses légumes, au bout de ses jardins le château d’eau surplombait tout cela.

Dans mes souvenirs c’est là haut que mes cousins venaient se baigner l’été, fallait gravir une longue échelle métallique pour accéder au réservoir, ils étaient tous là, Jean-Paul, Rolland, Armand, Claude, Norbert, Paul et moi en spectateur, ce n’étaient que grands cris et " plouf!" " Ponctués d’interpellation et de fous rires. Mes cousines Monique et Jeannine restaient en bas occupées à des tâches plus féminines. Plus tard à l’heure du repas c’était les fameuses histoires de pêche de l oncle Victor dit " Totor " il n’avait pas son pareil pour les raconter et dans le verve et dans le gestuel et moi jeune gamin, j’étais en admiration devant lui. La plus grande aventure à cette époque pour moi, c’était lorsqu’il était décidé une journée de pêche aux " dunes " appelé ainsi car pour accéder à la mer nous devions descendre de hautes dunes de sable avoisinant les 10 à 15 mètres de haut, combien de cabrioles avons nous réalisés de là haut. Les préparatifs débutaient le soir, les hommes préparant leur attirail de pêche, les femmes les paniers de victuailles pour le lendemain. A cinq heures du mâtin tout le monde debout, les jeunes les yeux encore pleins de sommeil. Puis direction le hangar où était garée la vieille Ford à plateau à laquelle il fallait consacrer tout un rituel pour qu’elle puisse démarrer. Tout le monde montait sur le plateau surtout les adolescents et les plus jeunes, le reste dans les deux 2cv grinçantes et hurlantes, puis cette petite caravane s’ébranlait en direction de la mer devant traverser auparavant les douars où nous attendaient toujours les mêmes chiens aboyants et courants derrière les véhicules, si arrogants ces chiens qu il nous fallait remonter les jambes pour ne pas qu ils nous mordent et tout cela se faisait dans de grands éclats de rires. Puis arrivait le moment fantasmagorique où nous arrivions sur le front de mer, notre arrivée était ponctuée par le bruit assourdissant et roulant des vagues qui s’écrasaient sur le rivage, ensuite c’était cette agréable odeur d’iode qui remplissait nos poumons, et si par hasard certains avaient omis de faire sa toilette matinale, les embruns qui venaient jusqu’à nous s’en chargeaient. Les mères rassemblaient leurs rejetons excités, leur enjoignant mille recommandations, alors que mon père et mes oncles étaient affairés à décharger tout le matériel, lorsque nous arrivions à ce moment, c’était l’aube qui commençait à poindre, mais une demi-heure plus tard quel spectacle féerique que de voir l’astre du jour d une couleur rougeoyante s’élever au-dessus de l horizon et changeant le bleu-vert de la mer, en mer de sang. Puis mon père et les oncles s’installaient pour préparer leurs cannes, les appâts se faisaient sur place, vers de sables d’un rouge éclatant, petits crabes de sable, et mollusques divers récoltés les chevilles dans l’eau en fouillant à la main. Puis le fouettement des scions commençait accompagné du dévidement du moulinet jusqu’au " plouf! " Caractéristique du plomb touchant l’onde, chacun tendait le fil et la longue attente de la touche débutait. Remarquables étaient les allées et venues entre les cannes pour retendre les lignes, parfois l’un d’eux piquait un sprint frénétique en direction d’une canne dont le scion avait plié de façon significative, un violent coup vers l’arrière pour ferrer la prise, puis commençait le combat entre le poisson et le pêcheur parfois de mémorables qui duraient plus d une heure, car il me faut préciser que certains poissons étaient de taille, comme cette raie qui avait été pêchée d’une taille de 1m60 et d un poids qui devait dépasser les 20 kg Lorsque nous rentrions le soir les peaux étaient tannées par le sel et rougies par les coups de soleil, la nuit à venir allait être douloureuse pour certains d’entre nous.

Un autre souvenir de réunions familial que j’aimais, les réveillons de Noël qui se passaient alors chez mes grands-parents maternels, nous arrivions en fin d’après-midi, et alors que les femmes s’affairaient en cuisine tout en bavardant , les hommes eux se réunissaient autour de la table pour entamer la fameuse partie de belote, que je suivais assidûment, et en me rappelant certaines interjections des joueurs je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement de la fameuse partie de carte de César et Marius, seul l’accent était différent, mais les emportements et les griefs envers le partenaire étaient similaires. De cette période de mon enfance, une foule de souvenirs m’assaillent ! Il me revient à l ‘esprit les promenades du dimanche à bord de la " 403 " noir de mon père dont je me souviens encore du numéro d’immatriculation 407 AD-9C. Nous partions faire le tour de la corniche longeant le bord de mer, on la débutait en partant du port de la ville puis on remontait, passant devant " Rezain le marchand de merguez, puis nous approchions du restaurant " Le petit mousse "  avec son vivier en dessous établissement très fréquenté à l ‘époque, en continuant la promenade, nous passions à hauteur de Saint-Cloud, la plage citée plus haut, suivie de celle de Chapuis, l’établissement " Les cigogneaux ", puis arrivait la plage de Toche et nous poursuivions ainsi jusqu’au " Cap de Garde " où nous faisions demi-tour. C’est ainsi que se passaient certains dimanches d’alors.

Français de naissance, cette enfance s’est passée dans une chaude ambiance familiale et d’une certaine sévérité paternelle, car à l’époque il ne fallait pas déroger à certaines règles fondamentales ; sans oublier également l’amour de mes grands-parents. Il faut savoir, que dans ce pays dont je vous parle, le sens de la famille était poussé à son paroxysme ! Et cela se retrouvait dans les trois communautés à savoir : les Juifs, les Musulmans et les Chrétiens et malgré les différentes ethnies, le respect des uns et des autres était présent, hormis au plus fort des évènements. Puis en octobre 1957 ce fût la naissance de ma sœur Jocelyne ! Et oui une fille toute la famille était aux anges sauf moi qui aurais préféré un frère pour mes jeux de garçons , le destin m’ayant fait ce don je devais m’en contenter ; le seul vrai handicap sur cette providence de la vie c’est qu’elle soit arrivée un peu tard, bien que l’aimant, la différence d’âge entre nous ne permis pas une complicité certaine, moi j’étais déjà presque un adolescent et elle un bébé, et cela s’est amplifié en avançant dans le temps. Un jour, bien coiffé avec la raie sur le côté, vêtu d’un tablier noir à gros boutons, de chaussures vernies et de chaussettes blanches, ce fût ma première rentrée des classes et mon premier déchirement sentimentale, lorsqu’en rang deux par deux nous rentrâmes en classe, laissant ma mère à l’extérieur… J’étais perdu ! ! On m’arrachait du sein maternel ! ! Pour me mêler à des enfants en pleurs, bras tendus désespérément vers les parents qui ne faisaient aucun geste pour nous récupérer…. Peine perdue fallait nous mettre en rang deux par deux, rentré en silence, attendre debout à côté de son pupitre l’ordre de la maîtresse pour s’asseoir, quelques sanglots continuaient à s’égrainer encore, alors l’institutrice bienveillante venait consoler ces gamins en perdition. Puis au fil des jours, cette angoisse finie par passer pour faire place à la joie de retrouver ses nouveaux compagnons de jeux lors des fameuses récréations. Je me souviens des grands tableaux noirs où étaient calligraphiées les premières lettres et les premiers chiffres … l’odeur de cuir des cartables neufs, les plumiers que l’on sortait, la maîtresse qui passait dans les rangs et s’arrêtait pou remplir l’encrier en porcelaine qui se trouvait là à chaque extrémités du bureau écolier, ou pour donner des conseils sur la manière de tenir le porte-plume ou encore à apprendre à faire les plein s et les déliés de l’écriture sans faire de taches sur le cahier, l ‘image pittoresque de l’écolier appliqué, la tête penchée sur le côté et tirant la langue en preuve de concentration assidue. Puis faut ne pas oublier les punitions, pour une tâche d’encre sur un cahier, le fautif ou le maladroit se voyait épingler son cahier au dos et il était montré de classes en classes, son passage dans chacune d’elles ponctué de " hou ! Hou ! " Blessants et mortifiants pour lui, autre punition douloureuse, les coups de règle sur le bout des doigts, lors d une leçon mal apprise ou d’une mauvaise réponse lors d’une interrogation orale. De plus on ne pouvait pas se plaindre auprès des parents car on n’avait pas gain de cause. Comment ne pas se souvenir également des récréations attendues comme une libération, nous étions comme une volée de moineaux qui s’éparpille en poussant toutes sortes de cris stridents, puis ensuite les groupes se formaient pour jouer soit aux 4 coins, à ,des parties de billes avec leurs fameux termes " ta tête au carreau " qui consistait à chasser la bille de l adversaire sans toucher terre avant, il y avait aussi " kix ou pas kix ", d autres jouaient à " 1,2,3.. Soleil " ou encore " au ballon prisonnier " ces temps de jeu n’étaient jamais assez longs pour nous et il y avait toujours une revanche à prendre.

Pour la seconde partie, lorsque j’ai pris conscience de mon existence, à l’âge de dix ans, je me suis vu confronté à une dure réalité. C’était la guerre en Algérie ! Jusqu’à mes dix ans je ne me sentais pas directement affecté (l’insouciance de l’âge), puisque nous, continuions à aller en classes et que nous côtoyions tous les jours des enfants musulmans dans les mêmes salles, jouant ensemble en récréation, les parties de billes et de noyaux d’abricots étaient acharnés, entre nous, il n’y avait pas de haine, ni de racisme. Je peux dire que malgré les évènements qui subsistaient, la cohabitation et la vie de tous les jours ne s’en ressentaient pas trop. Souvenir frappant, pour une fête des mères, avec mes amis Kharim et sheriff, nous étions partis au marché arabe, acheter des gargoulettes pour nos mères respectives ; Et ce jour là tout en avançant parmi les marchands assis en tailleurs, avec mes deux copains nous leur faisions tomber les chéchias en courant prés d’eux, qui nous menaçaient de leurs poings, mais c’étaient plus des gentilles menaces qu’autre chose car la plupart du temps leurs fils participaient à la manœuvre. Les promenades en famille sur le cour Bertagna, avec son kiosque à musique où la clique de la vile de Bône jouait les airs alors à la mode des jeunes artistes venaient même pousser la, chansonnette, et puis ce cour Bertagna avait la particularité d’être divisé en trois allées bien distinctes : L’allée des célibataires, celle des fiancés, et enfin celle des couples mariés et des plus âgés et jamais personne ne se trompait d’allée sous peine de se faire chahuter.

Les promeneurs s’interpellaient lors des croisements,  tout cela dans une ambiance bonne enfant. Parfois avec mes parents on s’attablait, pour déguster limonades et des glaces, moi mon pêché mignon, c’était le « créponnet », la promenade sur la corniche qui longeait la mer sur plusieurs kilomètres. Les cornets de cacahuètes, de jujubes et de lupins, ou encore les beignets tous chauds achetés, aux marchands arabes qui nous hélaient au passage. Je me souviens également des promenades avec mon grand-père qui m’amenait jusqu’au square, face à la mairie de Bône, et une fois là on s’asseyait sur un banc, lui à discuter avec des cheminots retraités et moi à regarder et contempler les grands palmiers, dont certains avaient leurs branches chargées de lourds régimes de dates. Les jours s’écoulaient normalement bien que ce fût pendant la période des événements, mon père m’amenait avec lui les dimanches matins pour faire des parties de pêche, on se levait tôt le matin, on buvait un café, puis une fois dans sa Peugeot 403, nous nous dirigions vers le port, où là, il achetait pour 5 francs d’alors une bonne quantité d’appâts.. Il me vient à l’esprit une anecdote ; à plusieures reprises, il me montra avec patience comment attacher un hameçon sur le nylon, mais à son grand désespoir malgré ma bonne volonté, je n’y suis jamais parvenu… Oui je vivais là des instants magiques et précieux dans ce pays qui m’a vu naître et que j’aimais et que j’aime encore! Et puis……….

Une rumeur qui devint une certitude avant de se transformer en horreur.  Des grenades lancées dans des cafés bondés de gens qui passaient là, un après-midi attablé à déguster des glaces ou à siroter des boissons de toutes sortes. Des femmes, des hommes, des enfants fuyants cette enceinte, couverts de sang et criant leur douleur et leur désarroi ; d’autres n’en sont jamais ressortis. J’ai vu (sur des photos) hommes ou des femmes, la gorge tranchée, gisants à même le sol, des familles entières se faire torturer et trucider dans leur maison sans aucune différence de sexe, même pour les enfants de tous âges. D’autres familles des colons entre autres, décimées jusqu’au dernier  Moi-même à une sortie de lycée vers les midi une voiture est passée en mitraillant à l’aveuglette. Des magasins, des commerces plastiqués la nuit, des émeutes, et des manifestations. Certains soirs, tous les habitants du quartier sortaient sur les balcons où dans la rue et démarraient un concert de casseroles tapant avec des cuillères pour accompagner les cris sur l’air des lampions <<ALGERIE française ! ! ALGERIE française ! >> Ou <<Les Barbouzes assassins ! !>> Le plus drôle de l’histoire c’est que bon nombre de ces casseroles se retrouvaient aux poubelles le lendemain. Oui tout cela je l’ai vécu ! Puis, les choses se sont précipitées, un beau jour mon père qui s’était enrôlé dans les U.T. (Unité Territoriale qui correspondait à une force armée intérieure au pays) chargée de surveiller les points sensibles la nuit telles que les centrales électriques, les usines à gaz etc.… nous fit comprendre que nous étions obligés de quitter ce pays pour aller en France car cela devenait trop dangereux pour les familles Françaises!

Ont donc commencé les démarches pour entreposer les affaires personnelles, le mobilier et encore, nous étions limités en volume selon les familles – Certains Pieds Noirs sont partis " Une main devant et une main derrière " autrement dit juste avec le strict nécessaire laissant sur place la plus grande partie de leurs biens. Je revois mon grand-père pester contre le sort, ma grand-mère assise ses mains tordant son tablier et les yeux embués de larmes. Quoi de plus dur pour ses anciens que de laisser sur cette terre, leurs parents enterrés là. Quitter sa terre natale, laisser ses amis, ses morts, ses souvenirs, son enfance. C’est un déchirement terrible qui se produit au fond de son cœur. Là bas il y avait tout pour que tous nous puissions vivre en osmose. Mais l’histoire et l’incompétence de certains hommes politiques à gérer ce problème en décidèrent autrement.

C’est ainsi que le 12 juin 1962, âgé alors de 12 ans ma famille composée de ma mère, ma petite sœur de 4 ans, mes grands-parents et moi (excepté mon père qui devait nous rejoindre quelques temps après) embarquâmes à bord d’un bateau, pour rallier la France…quel spectacle affligeant de voir toutes ces personnes sur le quai d’embarquement emmenant avec eux pour tout bien une ou deux valises et leurs souvenirs. Il y avait là, des femmes et des personnes âgées en pleurs assises sur les valises, de jeunes enfants blottis dans les bras de leurs mères, des hommes qui s’affairaient auprès de leurs femmes et de leurs enfants avec dans leurs yeux toute l’inquiétude, la détresse et une étincelle de colère. Je me souviens du désarroi d’un couple d’un certain âge, qui ne voulait pas monter sur le bateau car ils avaient leurs enfants enterrés là sûrement tués au cours des événements. Les quais ressemblaient alors à une gigantesque fourmilière dans laquelle on venait de donner un coup de pied. C’était un brouhaha indescriptible et un capharnaüm monumental. Puis vint le moment crucial du départ ! Deuxième coup de poignard pour tous ceux qui étaient accoudés aux rambardes, à regarder s’éloigner lentement mais inéluctablement leur terre natale, la maison de son enfance, cette ville qu’ils chérissaient par-dessus tout en sachant pertinemment qu’ils ne la reverront jamais, sans oublier les proches qu’ils laissaient sur le quai ; dans un pays en pleine hystérie et effervescence, et que peut-être ils ne reverront jamais. En effet l’indépendance étant déclarée, les Algériens allaient laisser exploser leur joie et certaines exactions et débordements à l’encontre des Français restants étaient à craindre alors.

24h plus tard, c’était l’arrivée en France, nous accostâmes dans le port de Marseille vers les 16h de l’après-midi. Bien que ce fut le mois de juin et que le soleil brillait fort et dardait sur nous ses brûlants rayons, moi, je m’accrochais désespérément aux jupes de ma mère, et levant les yeux vers elle, je m’aperçut qu’elle était aussi désorientée que moi ! C’était le tohu-bohu le plus complet – tous les passagers, offraient un spectacle pitoyable, des hommes discutaient avec véhémence entre les différents organismes présents là pour nous accueillir (disons réceptionnés) et nous assignés à des emplacements signalés par des panneaux. Ici des couples de personnes âgées, blotties ou se tenant fermement par les mains attendaient avec angoisse que l’on daigne s’occuper d’eux ;  Ici des  personnes aux traits tirés, déboussolés ne sachant à qui s’adresser, là de jeunes enfants dans les bras de leurs mères, pleuraient inconsolables. Malgré la renommée de Marseille, son accent, sa cannebière, et son port, en ce jour de perdition je ne la trouvais guère accueillante et nous n’avions pas l’esprit à faire du tourisme loin de là. Les autochtones nous invectivaient avec leur accent chantant : << té t’a vu c’est beau ici hé ! Et ce soleil regarde c’est ça Marseille ! >>. Là d’où je viens c’est encore plus beau  pensai-je ! Le ciel là bas est d’un bleu plus intense et lumineux qu’ici me dis-je en levant les yeux. Même les mouettes d’ici n’avaient pas le même cri que celles de là bas ! Où sont les grands boulevards, les trottoirs immenses où deux familles pouvaient se croiser sans se gêner, où sont les grands palmiers chargés de dattes qui bordaient les avenues ? Et les squares où les anciens, français et musulmans assis sur les mêmes bancs se racontaient leurs souvenirs, Disparus à jamais ! Disparues les plages immenses au sable blond et fin, aux hautes dunes, d’où mes cousins et moi exécutions diverses acrobaties, interminables se finissant en éclats de rires ; Disparues  les promenades en calèche longeant les arcades et la corniche ! Disparues également Les réunions de familles , perdus à jamais les rendez-vous hebdomadaires chez ma grand-mère maternelle, les marchés multicolores aux odeurs chargées de mille épices, la foule bigarrée où traînaient les différents accents ! Disparus pour toujours. Que m’importait alors la ville natale de Pagnol de Marius et autre Fanny ! Marseille était alors pour moi une grande île sur laquelle j’avais échoué après un naufrage, Malgré son agitation et son effervescence, ce n’était qu un immense désert à mes yeux embués, plus aucun repère ni point d’attache. Marseille malgré le blanc de tes façades, et le bleu de ton ciel, je te vomis, tu m es hostile, regardes, ne vois tu pas notre désarroi, l’incompréhension dans nos regards, et la tristesse qui ronge nos cœurs. Nous étions paumés quoique dans un monde pourtant dit civilisé. Tristesse et Mélancolie furent mes compagnons de voyage en cette journée et pour celles à venir.

Mais le plus difficile et le plus âpre restait à venir : l’intégration d’un Français d’Algérie (portant l’estampille PIED-NOIR) au sein du peuple français. Que de déboires, d’humiliation, d’injures même parfois. La plupart du temps, on nous confondait avec des algériens, de par le teint mat de notre peau et de notre accent typique d’Afrique du nord. Mon père a dû bien des fois ravaler sa fierté et serrer les poings dans ses poches au début, mais par la suite son tempérament méditerranéen a repris le dessus et c’est avec son savoir et son intelligence qu’il défendait son honneur et sa famille. En ce qui me concerne les brimades et les réflexions racistes (à l’époque les organismes tels que " Touche pas à mon Pote " et les droits du citoyen n’existaient pas ; je les ai connu également au lycée et au collège et moi aussi ; je me suis battu à coups de poings, pour faire comprendre à certains ignares de l’époque et encore aujourd’hui que je suis aussi Français qu’eux et que sous ma peau mat battait un cœur de patriote. En effet car là-bas dés notre plus jeune âge les parents et instituteurs nous inculquaient le respect du drapeau et ce qu’il représente, le sang de Français morts pour défendre leur pays, même aujourd’hui, à cinquante cinq ans lorsque j’entends l’hymne national, Cela m’émeut et un long frisson parcourt mon échine ! Oui la France c’est mon pays, mais 80% de mon cœur est resté en Afrique du Nord et pourtant quand je l’ai quitté je n’avais que 12 ans !

Voilà tout cela s’est passé dans les années 60, aujourd’hui j’ai 55 ans des enfants et petits enfants. Des rapatriés de cette époque il n’en reste plus guère, mais ils nous ont laissé la charge de faire perdurer l’Algérie dans nos cœurs et ceux de nos enfants ! Et c’est ainsi que nous transmettons notre savoir, nos coutumes, Le respect de la famille à nos descendants. Mais ce qui est le plus important pour nous et pour moi c’est de leur faire découvrir ce pays magnifique où je suis né, où il faisait bon vivre même en côtoyant les musulmans, ce pays des dates et du miel, avec couleurs chatoyantes, ses marchés aux milles senteurs, les marchands qui vous interpellent, les anciens européens et arabes buvant du thé à la menthe et jouant ensemble aux dominos ! Aux accents colorés, ordinaires parfois, injurieux souvent car le Bônois était comme ça, avec son accent plein de Pô ! Pô ! Pô ! Il pouvait à la fois jurer des morts et en vouloir à la bonne vierge Marie dans ses accès de colère ou quand cela ne tournait pas rond.

C’était çà mon Algérie ! Et cela doit l’être encore j’en suis sûr. Algérie, je t’ai quitté de force mais dans mon cœur tu vis toujours, aussi présente ! Toi un si beau pays ! Presque un paradis, tu as une histoire si entachée de sang, et de crimes barbares, que même tes enfants veulent te quitter alors que tu as encore tant à leur donner ! Il y a plus de cinquante ans que les pieds-noirs ont été chassés de ton sol, et pourtant maintenant ceux sont tes propres fils qui s’entre-tuent entre eux et font couler leur propre hémoglobine, souillant ta terre si fertile. Ton visage s’est couvert de rides profondes où coulent des fleuves de sang ! A force d’éponger autant de sang et de larmes des mères attristées ! Plus rien ne poussera si ce n’est LA HAINE et la DESOLATION.

Toi la mère nourricière tu ne peux les garder en ton sein ! Avant d’être sevrée ta jeunesse te délaisse et fout le camp! C’est vrai que tu portes sur ton sol les blessures et plaies des différentes guerres des hommes, et que celles-ci ne sont pas faciles à cicatriser. C’est peut être pour cela que tu n’as plus la force ou ne veux plus étaler la flamboyance de tes atours pour retenir tes enfants qui vont chercher ailleurs ce que tu ne peux plus leur offrir.

Mais moi le PIED-NOIR je peux te dire ceci : Algérie, je t’aime !